L’œdème aigu du poumon de haute altitude (OAPHA), est-ce un mythe ?

Par Pascal Daleau le  sous Aventures

Fin 2018, la revue Wilderness and Environmental Medicine publiait un article incroyable intitulé « Successful summit of two 8000 m peaks after recent high altitude pulmonary edema »! Le gars de 52 ans a fait un OAPHA au camp de base de l’Everest (auquel il est « monté » directement en hélico depuis Kathmandu!), a été évacué à Kathmandu puis, après dix jours, il est remonté à nouveau en hélico au camp de base. Il a atteint le sommet de l’Everest en six jours et le Lhotse dans les deux jours suivants. C’est fou, merci! L’article se termine par « In the absence of systematic studies, a cautious approach is warranted »! Oh yesss!

Même si un gars a réussi à gravir l’Everest quelques jours après un OAPHA, je ne connais personne dans le milieu de la médecine de montagne qui recommanderait un comportement comme celui-ci, du style « ça passe ou ça casse » ou « roulette russe »!

Pour revenir à un contexte plus normal, même si l’OAPHA représente un danger réel en altitude, on n’en parle relativement peu. S’il est identifié suffisamment tôt et traité selon les recommandations de médecine de montagne, le risque de conséquences graves est faible. Il est cependant très élevé si l’OAPHA est ignoré ou non traité, la mortalité étant alors d’environ 50 %.

Les témoignages qui suivent ne sont pas là pour vous faire peur, bien au contraire, je souhaite vous encourager à aller autant de fois que vous le voudrez en altitude, avec la connaissance et la prudence qui s’imposent.

J’aimerais donc mentionner quelques cas dont j’ai été témoin :

  • Le sauvetage d’un homme qui faisait un OAPHA doublé d’un œdème cérébral au sommet de l’Everest. J’ai guidé, par communication radio, son compagnon d’ascension pour son traitement et dans certaines manœuvres de soin ainsi que pour l’inciter sans relâche à descendre le plus rapidement possible. Les efforts surhumains de son coéquipier et le suivi à la lettre de la procédure lui ont sauvé la vie. Cette victime d’OAPHA avait déjà des symptômes au Col Sud lors de l’ascension mais elle a persisté pour aller vers le sommet.
  • Deux cas d’OAPHA à la suite d’efforts trop intenses au Camp de base de l’Everest : le premier est celui d’une femme membre d’une équipe des États-Unis qui avait décidé de faire un jogging et le second, celui d’un athlète allemand qui a fait des efforts intenses qui ont provoqué un OAPHA avec crachats couleur sang. Les deux ont été évacués rapidement par hélicoptère. Pour ces deux cas, il s’agit d’une mauvaise décision démontrant une absence de connaissance de ce qu’il faut ou ne faut pas faire pour éviter un OAPHA.
  • Plusieurs évacuations en brancard au Kilimandjaro des suites d’un OAPHA (fréquents sur cette montagne).

Mon énumération pourrait continuer mais je voudrais terminer ce « rapport » par trois autres exemples dramatiques qui ont parus dans les journaux au Québec et dans les médias sociaux : le deux premiers concernent le décès d’une jeune québécoise que son compagnon avait emmené dormir au camp de base de l’Everest et qui est décédée d’OAPHA pendant la nuit et d’un homme originaire de la Gaspésie dans des circonstances semblables lors de l’ascension du Kilimandjaro; ces personnes étaient physiquement très bien préparées à l’ascension et n’avaient pas présenté de symptômes du mal aigu des montagnes (MAM) la veille. Toutefois, personne dans les équipes dont ils faisaient partie ne connaissait l’OAPHA et ses symptômes, qui sont parfois indépendants de ceux du MAM. Enfin, je mentionne le cas d’un décès médiatisé qui s’est produit près du sommet de l’Aconcagua. Des secouristes sont arrivés sur place mais ils ne pouvaient rien faire car ils n’avaient pas apporté d’oxygène avec eux, la seule chose qui aurait pu le sauver dans son état! Ce fut une énorme frustration pour ceux qui, comme moi, ont suivi ce drame quasiment en direct sur YouTube…

Vous comprenez donc que l’OAPHA est loin d’être une légende. En fait, des statistiques rapportent que l’incidence moyenne est d’environ 6 % pour une ascension rapide à 4500 m et de 2 % lorsque l’ascension est réalisée à un rythme normal (elle varie d’un peu moins de 1 % jusqu’à 15 % selon les lieux, la vitesse d’ascension et les altitudes atteintes).

La cause?

L’hypoxie provoque, chez tout le monde, un rétrécissement des vaisseaux sanguins spécifiquement au niveau des poumons (ou vasoconstriction pulmonaire). L’augmentation de la pression artérielle pulmonaire qui en découle tend à forcer un volume plus ou moins important de plasma sanguin à diffuser vers les alvéoles pulmonaires ce qui, lorsque les mécanismes d’évacuation alvéolaires sont insuffisants, conduit à les remplir de liquide : c’est l’œdème pulmonaire. Le liquide qui occupe les alvéoles empêche notamment la diffusion de l’oxygène vers les capillaires sanguins, ce qui aggrave l’hypoxie. Lorsque qu’une mousse rosée sort de la bouche, c’est que des globules rouges sont passés dans les poumons, la situation étant d’autant plus grave. Tout ce qui accroit l’activité nerveuse sympathique comme l’exercice physique intense et toute forme de stress comme l’anxiété, le froid, etc. augmente le risque de déclencher un OAPHA.

On comprend donc que l’OAPHA est une urgence et que si rien n’est fait, le décès peut survenir dans les six à dix heures dans environ la moitié des cas…

Les symptômes?

Entre autres, des rythmes respiratoire et cardiaque anormalement élevés au repos, une récupération longue et difficile, voire inexistante, après un effort, une saturation du sang en oxygène remarquablement basse (mesurée avec un oxymètre de pouls), une toux persistante conduisant à des expectorations (crachats) mousseuses, éventuellement rosées ainsi qu’un bleuissement des mains, des pieds et du visage.*

Le traitement?

Il comprend la descendre dès son identification, utiliser un supplément d’oxygène en attendant l’évacuation, appliquer un traitement à la nifédipine (Adalat®), limiter autant que possible l’exercice physique et l’exposition au froid.*

En terminant, j’aimerais vous recommander, une fois de plus, d’être cool en montagne, de bien vous informer sur les risques associés au manque d’oxygène et sur les comportements appropriés à avoir si des symptômes se manifestent. Il est effectivement possible de retourner en altitude après avoir fait un OAPHA en suivant certaine recommandations importantes* mais surtout, je me décharge totalement si vous voulez suivre l’exemple dingue mentionné au début de mon texte!

* Vous pouvez notamment consulter mon livre Le mal des montagnes pour plus de détails.

Pascal Daleau, PhD