Historique Elbrouz-Première ascension

Par Pierre-Paul Bleau le  sous Aventures

Il était 10 h 40, le 29 juillet 1874. Ayant été invité, par ses coéquipiers, à « passer devant », Frederick Gardiner toucha le premier le pic occidental de l’Elbrouz, à 5642 mètres. C’était une tradition pédagogiquement ancrée dans les valeurs bourgeoises de la société britannique que celle d’inculquer aux jeunes gens le sens de la supériorité et de la responsabilité. « Laisser le jeune passer devant » est une de ces marques de gentilhomme modelée sur la formation des élites sociales de la Muscular Christianity, un regroupement reconnu à Londres encourageant l’émulation sur le plan de l’intelligence tout autant que sur le plan corporel.

Le jeune homme , natif de Londres, pratiquait l’alpinisme depuis l’âge de 19 ans dans les Alpes françaises. Il avait atteint le sommet de la Roche Faurio, en 1873, une altitude de 3730 mètres dans la région Rhône-Alpes, avec une équipe cosmopolite fortement expérimentée . À 24 ans, sur le toit de l’Europe (Mont Blanc), il était accompagné d’Adolphus W. Moore, de Douglas W. Freshfield, de Horace Walker, de F. Crauford Grove, du réputé guide suisse Peter Knubel et d’un guide autochtone balkar légendaire, sans âge, Akhia Sottaev. Pour ce dernier, l’Elbrouz n’existait pas; pour lui, c’était le Mingui-Tau, le nom du sommet en langue d’origine caucasienne.

L’expédition

Ce jour-là, la visibilité était idéale de sorte que toute l’équipe pouvait facilement distinguer, vers l’est, le mont Kazbek, en Géorgie et, à l’ouest, la mer Noire. Or, au mois de juillet 1868, Douglas W. Freshfield, Adolphus W. Moore et Charles Comyns Tucker, tous de l’Alpine Club de Londres, entourés du guide chamoniard François Devouassoud, avaient successivement gravi le sommet du mont Kazbek, un volcan endormi à 5047 mètres, et le sommet oriental de l’Elbrouz, très légèrement moins élevé que l’occidental.

Dans son livre sur cette expédition de 1868, le très londonien Douglas W. Freshfield, à la fois historien, géographe, explorateur et écrivain, s’en était tenu à décrire objectivement le déroulement de l’ascension ajoutant que les membres de l’expédition n’avaient manifesté aucun signe d’un quelconque malaise physiologique, même qu’ils étaient en bonne condition.

Pourtant, les propos de l’alpiniste Florence Crauford Grove, dans son récit de l’ascension du pic occidental de 1874, paru l’année suivante sous le titre The Frosty Caucasus, a mis l’accent sur le fait que les sept membres de l’équipe n’ont pas pu rester plus de vingt minutes sur le sommet tout simplement parce qu’ils étaient exténués au point où le vent brusque aurait pu les emporter comme des feuilles.

Selon elle, lors de cette dernière étape -conduite par le guide Peter Knubel-, qui a duré 9 h 40 entre le départ du bivouac installé à environ 4200 mètres et l’arrivée au sommet, Horace Walker a saigné abondamment du nez tandis que Grove lui-même, Gardiner de même que Knubel et les autres ont beaucoup souffert des maux d’estomac particuliers au domaine de l’altitude. Selon le récit de Grove, ces malaises les ont affectés pendant plusieurs jours.

Pourquoi Douglas William Freshfield n’a-t-il pas révélé la condition physique réelle des membres de l’expédition de 1868, laquelle ne pouvait pas être si différente de celle des membres de l’ascension de 1874 racontée par Grove? Simplement parce qu’il était un personnage complètement imbu des valeurs de la haute bourgeoisie citadine anglaise. C’était un humaniste romantique qui rêvait de grandeur et d’exploits montagnards et qui concevait l’explorateur non pas comme un aventurier mais comme un éclaireur, celui qui est envoyé en reconnaissance dans un pays « autre » pour rapporter des informations sur la configuration des lieux. Une sorte de messager prométhéen qui ne fléchit pas devant l’adversité.

Pour celui que l’histoire de l’alpinisme a retenu comme le premier conquérant de l’Elbrouz, le voyage de l’explorateur devait être l’accomplissement d’une mission, organisée et commanditée de l’arrière par une institution comme l’Alpine Club ou la Royal Geographical Society, avec des objectifs précis, nés de la conviction profonde qu’il faut porter son regard sur un paysage inexploré vers lequel a été pensé le « départ » de l’explorateur. Loin de plonger dans le vide, l’explorateur sait ce qu’il doit chercher.

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Les voyages comme instruments de connaissance du monde

L’explorateur a aussi la conviction profonde qu’il n’est pas de progrès possible sans que soit achevée la découverte du monde, sans que soit établi l’inventaire de ses richesses. Le feu de Prométhée ne symbolise-t-il pas la connaissance, le savoir accru qui nous fait aller de l’avant! Ainsi, les voyages étaient l’instrument de cette idée de progrès au 19e siècle, car ils étaient une ouverture pour les pionniers britanniques de la montagne qui n’avaient plus de découvertes à faire dans les Alpes : la chaîne montagneuse du Caucase devenait incluse dans les frontières européennes de l’Empire russe et le Mont-Blanc, irrévocablement dépassé.

Le Caucase s’inscrivait donc comme une nouvelle frontière, tellement différente des Alpes puisqu’il représentait, symboliquement, un retour aux origines de l’Europe, au mythe de Prométhée, au voyage de Jason à la recherche de la Toison d’or : une terre de légendes, peuplée de dizaines de nations diverses, de végétation sauvage, le berceau de la flore européenne.

Pour les explorateurs européens de la fin du 19e siècle, cette frontière voulait dire remonter le cours du temps vers leurs origines indo-européennes. Tout y était plus authentique, plus vaste. Ce fut le nouveau terrain de jeu des alpinistes britanniques. Ils ont eu le sentiment de retrouver les Alpes de leurs premières expériences de grimpe.

Par ailleurs, certains explorateurs prédisaient au Caucase le développement touristique qu’ils avaient observé dans les Alpes. En ce sens, d’autres ont imaginé les maisons de terre battue au toit couvert d’herbe des nombreux villages musulmans du Caucase transformées en chalets typiques de Chamonix ou de Zermatt. Frederick Gardiner, celui que l’ont avait laissé « passer devant » avait bel et bien discerné des attraits touristiques au village d’Urousbieh, le point de départ des ascensions de l’Elbrouz et fief d’un chaleureux prince balkar. Que penser des investisseurs britanniques qui avaient même envisagé de construire des terrains de golf et de cricket dans le fond de propices vallées caucasiennes?

De tout temps, les conquérants se sont attachés à acquérir des connaissances sur les territoires convoités afin de mieux réussir à les conquérir et ainsi réaliser le désir de Prométhée. Cette quête semble rencontrer beaucoup d’adversité, surtout dans ces régions du monde où la liberté n’est pas acquise et où l’on lutte encore pour simplement survivre.

Bon voyage !

Texte de Pierre-Paul Bleau

Collaborateur pour Terra Ultima.