À la conquête de l’Aconcagua – Deuxième partie

Par Pierre-Paul Bleau le  sous Aventures

Émergence de l’élite alpiniste polonaise

Au début du 20e siècle, une expédition polonaise organisée par la Société des Tatras des Andes et dirigée par de Konstanty Narkiewicz-Jodko, un géophysicien né en 1901, touche le sommet de l’Aconcagua, le géant andin. La Société des Tatras avait vu le jour en 1873, soit la même année que le Club Alpin austro-allemand, et devait faire face à la croissance de l’activité des montagnards germaniques dans les Alpes et dans les Tatras, cette partie la plus élevée des Carpates, située entre les territoires actuels de la Pologne et de la Slovaquie.

Dès sa fondation, la Société des Tatras rejoint le mouvement romantique européen fort répandu par les élites cultivées, lesquelles voyaient dans la figure du montagnard un être protégé par la barrière naturelle des montagnes, et préservé, grâce à l’
altitude, de la corruption des villes. Le «libre montagnard» était maître de son destin, ne rendant de comptes qu’aux éléments naturels relevant de la providence divine et non de l’arbitre humain. Des artistes polonais ont été des montagnards tels le poète romantique Antoni Malczewsk, qui a gravi le Mont-Blanc le 4 août 1818 avec «Monsieur Mont-Blanc» lui-même, Jacques Balmat.

En mars 1934, le projet de la conquête polonaise du mont Aconcagua prend forme. Il fait partie de la grande visée internationale menée par les alpinistes polonais durant l’entre-deux-guerres de gravir les montagnes extra-européennes comme l’Aconcagua, le Caucase, l’Himalaya et d’autres moins connues. Cet objectif avait été décidé à la suite de la diffusion dans une vingtaine de pays de la revue officielle Wierchy, traduite en plusieurs langues étrangères, qui témoignait de la décision sérieuse de cette société alpine à s’ouvrir au monde.

Les Polonais refusaient de rester enclavés dans une Europe de plus en plus impérialiste. Plusieurs massifs montagnards ont été visités par des jeunes polonais sportifs et montagnards au cours de grandes expéditions organisées entre 1934 et 1939. De plus, la Société polonaise des Tatras a permis, grâce à sa fougue, la tenue de la première assemblée générale de l’Union internationale des associations d’alpinisme, en 1934, à Pontresina, un très joli canton suisse.

L’origine du mot Aconcagua… et ses secrets

Aconcagua

Selon certains chercheurs, le mot Aconcagua désignerait en langue quecha le «ruban de laine rouge couvrant la tête d’un chef Inca». Géographiquement, ce serait un «ruban de sable» associé au fleuve Aconcagua, puis à une vallée environnante et enfin, au sommet lui-même. En langue aymara, ce mot voudrait dire «mont enneigé». Or, l’idée du «ruban» apparaît ici des plus intéressantes car, dans la cosmologie andine, la montagne possède un caractère sacré et, pour un Andin, l’ordre entier du cosmos n’est possible qu’à la condition de constamment évoquer la montagne comme centre autour duquel s’anime l’espace-temps des hommes, s’ordonne les espèces animales et végétales. C’est la montagne qui met en ordre le paysage et le climat toujours en vue de rétablir les équilibres perturbés. Ainsi, le ruban marque le lien symbolique entre tous les éléments de la nature.

L’explorateur, l’alpiniste et le touriste doivent comprendre que dans la conception andine de l’univers, la montagne sacrée n’est pas synonyme de liberté à l’européenne ou encore d’inspiration artistique, mais bien d’une hiérarchie verticale exigeant le respect du «monde d’en haut» : celui où se retrouve l’âme des morts qui ont connu une vie exemplaire. Ainsi, dans la majorité des pays andins, tout se déroule du haut vers le bas.

En conséquence, le «ruban» pourrait bien être cet emblème, ce symbole qui caractérise le grand espace argentin, courant de l’Aconcagua à la Pampa, du relief vers la plaine. Peut-être que les chefs incas ont porté le ruban rouge pour faire honneur à la montagne et que les chamans ont pu «parler» à la montagne pour lui demander des conseils ? Elle seule le sait, toutefois, et elle en garde le secret !

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Texte Pierre Paul Bleau, collaborateur Terra Ultima.