À la conquête de l’Aconcagua

Par Pierre-Paul Bleau le  sous Aventures

La conquête du géant andin est une épopée qui s’étire sur plus d’un siècle. Voici la première partie de cette histoire.

Les premiers jours de février 1883, l’alpiniste allemand Paul Güssfeldt quitta le club athlétique allemand de Santiago, au Chili, pour se diriger vers son objectif d’ascension, le Mont Aconcagua. Il était entouré de quelques muletiers chiliens des arrieros, qui n’avaient aucune formation montagnarde. Il les avait facilement convaincus de le suivre en leur faisant croire que cette montagne sacrée cachait depuis longtemps des trésors et, en particulier, de l’or et de l’argent, des métaux si communs dans les Andes.

Cet Allemand de Berlin, né en 1840, était aussi géologue, géographe et professeur universitaire de langues orientales; il fut le premier Européen à tenter de s’approcher de l’entourage du Géant andin et, ultimement, de le gravir.

Sans équipement approprié, il fit deux tentatives, l’une en février, l’autre en mars mais, exténué, ne dépassera pas les 6 560 mètres. Le sommet se situait à quelques centaines de mètres du lieu de son abandon.

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Au delà des Alpes

À cette époque, les alpinistes britanniques et allemands considéraient qu’il n’y avait plus d’escalades palpitantes à accomplir dans les Alpes de sorte que les clubs alpins se tournaient vers d’autres horizons, d’autres terrains de jeu. Les motivations étaient scientifiques, exploratoires ou encore stimulées par le rejet de l’embourgeoisement : l’héritage romantique européen a poussé le bourgeois à sortir de sa fonction uniquement administrative ou productive afin d’acquérir une liberté liée, cette fois, à sa personne et son action propres.

Le bourgeois enfilait donc le costume de l’alpiniste et remisait dans sa garde-robe ses habits de notable. De cette fa    çon, non seulement il s’éloignait de la grande ville, mais il faisait émerger un monde idéal dans lequel il définissait des règles de fonctionnement autres, c’est-à-dire qu’il était inspiré par une image mythique de la montagne et du montagnard, qu’il partageait avec les peintres, les poètes et les écrivains, tous sollicités par le beau et le sublime.

L’influence de la gymnastique

Quand Paul Güssfeldt se retrouvait dans un club athlétique, à Santiago, il confirmait l’immense influence de la gymnastique comme technique de    mouvement corporel au milieu du 19e siècle dans toute l’Europe, particulièrement en Allemagne. À la limite, le but de la gymnastique était d’enseigner à l’homme à placer son corps sous sa volonté et devait servir à former des citoyens vigoureux physiquement, de telle sorte que cette rectitude puisse avoir un effet moral sur un peuple entier.

Pour Güssfeldt, les gestes de l’escalade se rapprochaient plus d’une pratique gymnique, où l’équilibre, les tractions sur les bras, les déplacements du poids du corps d’une jambe sur l’autre, sont l’apanage d’une ascension plus aisée. En ce sens, il fut un membre très influent du club alpin allemand-autrichien fondé en 1873, soit 16 ans après la création du tout-premier, l’Alpine Club de Londres.

Parmi les alpinistes allemands, il était de ceux qui, tout en ne rejetant pas la présence de guides dans les expéditions montagnardes, favorisaient d’emblée l’autonomie de l’alpiniste, qui doit accepter toute la responsabilité de l’expédition. Cela comprenait la décision de poser une limite lorsqu’il y a danger de mort, et de ne laisser à personne d’autre la prise en charge de la poursuite ou de l’arrêt de toute expédition montagnarde. La société bourgeoise de Berlin cherchait dans l’alpinisme un code d’honneur propre à la noblesse, n’hésitant pas à définir l’alpiniste comme un nouveau chevalier.

Entrée en scène de la Suisse

Le 14 janvier 1897, tôt le matin, quatre hommes meurtris, Edward FitzGerald, 26 ans, né aux États-Unis d’un père irlandais, Matthias Zürbriggen, 41 ans, l’illustre guide suisse, Aloys Pollinger, 57 ans, l’autre guide suisse et Nicola Lanti, un guide italien, conjuguèrent leur volonté après six semaines d’acharnement pour garder le cap vers le sommet du géant andin.

Or, FitzGerald s’arrêtera à 6 700 mètres et sera descendu de la montagne par Pollinger et Lanti alors qu’il avait donné l’ordre à Zürbriggen de continuer jusqu’au sommet, espérant un miracle avant la fin du jour. Ce que fit ce guide exceptionnel reconnu surtout comme un habile manipulateur du piolet et de la corde. Or, ce n’était pas la première fois que Zürbriggen acheva dramatiquement un parcours terminal pour atteindre, seul, un sommet. En 1894 et 1895, en Nouvelle-Zélande, il avait accompagné Fitzgerald dans diverses expéditions difficiles incluant l’ascension du Mont Cook.

Au milieu du 19e siècle, la Suisse devenait alpine. Une terre commune pour tous ceux dont le cœur battait d’émotion à la vue des grands spectacles de la nature. Les montagnes étaient là pour être vues et le belvédère était le point culminant d’une scénographie qui avait pour but d’orienter le regard du touriste. Les montagnes furent amplifiées par les peintres, les écrivains et les philosophes comme cela a été le cas en Angleterre et en Allemagne; pour leur part, les touristes les escaladaient pour voir les glaciers, les cascades d’Oberland et, d’autres, plus intrépides, afin de s’initier à un nouveau sport d’altitude et d’habiletés à la verticale : l’alpinisme.

À cette époque, l’Angleterre et la Suisse entretenaient des relations très concrètes sur le plan politique et économique. Les Suisses étaient emballés par le modèle économique de l’Angleterre et les Britanniques surveillaient l’installation politique de la Confédération helvétique. Beaucoup de Suisses habitaient à Londres, travaillant dans les domaines bancaire et commerciale. Alors que le climat des lacs et l’air pur des montagnes de la Suisse attiraient les voyageurs britanniques soucieux de leur santé, d’autant que l’Angleterre était la nation la plus urbanisée et la plus industrialisée du monde. Ces échanges ont contribué à développer chez les Suisses une approche franchement touristique de l’accueil à l’égard des touristes provenant de Londres.

Il n’est mentionné nulle part que Matthias Zürbriggen, né dans le canton suisse de Valais en 1856, fut un membre actif du club alpin Suisse fondé en 1863. Contrairement aux clubs alpins britannique et italien, celui de la Suisse encadrait et réglementait le métier de guide, l’une des figures les plus valorisées de l’identité suisse. Même qu’un slogan politique clamait que «Tout citoyen de la Confédération helvétique doit se sentir un fils de la montagne».

En 1867, était créée une section valaisienne du club alpin, qui légiférait sur l’autorisation pour les guides de faire l’ascension des sommets et des cols. Zürbriggen, en tant que Valaisien, avait donc droit à ce privilège. Malgré ses exploits antérieurs, il apparaît que l’histoire a davantage retenu de ce guide une détermination comparable à l’image nationale suisse de l’edelweiss, cette petite fleur de montagne dont la résistance dans un milieu hostile incarnait la quintessence de l’Helvétie.

Un des groupes de Terra Ultima devrait atteindre le sommet de l’Aconcagua au cours des prochains jours! Vous pouvez suivre leur voyage sur la page Facebook de Terra Ultime, en cliquant ici.

Fin de la première partie

Texte par Pierre Paul Bleau, collaborateur Terra Ultima